jeudi 24 décembre 2009

la genèse de Mélusine...

Fidèles lecteurs, en cette fin d'année, je vous présente mes meilleurs voeux. Voici pour vous un petit cadeau de Noël. C'est le premier chapitre d'une longue aventure de Mélusine, la première en fait. Mélusine et Cancrelune sont amies, Mélusine vit au château mais ne connaît pas encore sa cousine Mélisande. Récit.

Chapitre premier

Une visite inattendue


Le liquide épais et sombre bouillonnait au fond du chaudron. Chaque bulle qui éclatait avec ce genre de bruit qui fait pouffer les enfants, laissait échapper un nuage verdâtre dont l’odeur rappelait celle du chou trop cuit de deux semaines au moins. Mais ni l’aspect peu ragoûtant de la mixture ni son odeur pestilentielle n’entamaient l’enthousiasme de Cancrelune. Car Cancrelune était une sorcière, ou du moins une apprentie sorcière. À peine âgée de cent treize ans, ce qui est fort jeune pour une sorcière, elle était fort peu douée, et tant que sa préparation n’explosait pas elle était satisfaite. Elle souleva son chapeau bleu pâle dont l’ombre ne parvenait jamais à lui couvrir le nez et ébouriffa un peu plus ses cheveux blonds qu’elle avait en bataille. Toute de bleu vêtue, sa maigreur était soulignée par un corset qu’elle portait serré, et ses jambes osseuses étaient mal cachées par une jupe que soit les années, soit les innombrables chutes en balai avaient mise en lambeaux. Elle tourna trois fois la louche dans le chaudron, souffla sur les braises qui n’en avaient pas besoin, se gratta le mollet gauche de la pointe de son bottillon droit et interrogea Mélusine du regard. Son amie l’encouragea d’un signe de la tête et le visage de Cancrelune se fendit d’un sourire niais et sincère à la fois. Elle ajouta une pincée de cloportes séchés à sa préparation qui prit une teinte lilas et tout l’étage supérieur de la haute tour du château où habitait Mélusine commença à sentir le compost.
À cent dix-neuf ans, Mélusine était une fort jolie sorcière. Le vert de son grand chapeau et de la petite robe chasuble qu’elle portait sur un sous-pull et des bas noirs mettait en valeur sa chevelure rousse et abondante qui lui tombait en cascade jusqu’aux reins.
Personne ne sait exactement combien d’années vivent les sorciers. On dit que certains atteignent parfois mille ans, et qu’ils sont alors si laids qu’on peut mourir rien qu’en les voyant. Adrazelle, la tante de Mélusine, se vantait toujours d’avoir cinq cent quarante-deux ans, probablement depuis trop longtemps pour que ce soit vrai, mais elle ne devait sans doute pas trop exagérer. Bien qu’ayant l’apparence d’une femme âgée, elle n’en était pas moins dans une forme éblouissante. Elle disait qu’elle devait la santé à sa fameuse soupe de crapauds accompagnée de confiture de mouche, ou au sirop de limaces qu’elle prenait tous les jours au lever, mais ces aliments n’avaient d’autre effet que de lui charger l’haleine.
Mélusine avait vécu toute son enfance avec ses parents, son frère et sa sœur aînés, au nord de la Transylvanie, dans une cabane perdue dans les Carpates. Elle avait appris les bases de la sorcellerie et à voler sur un balai, avec beaucoup de talent. À cent ans à peine, elle savait déjà provoquer un petit orage sans devoir dormir trois jours d’affilée pour récupérer. L’année suivante, elle réussissait à le faire à l’extérieur de la cabane, ce qui était bien plus difficile mais moins embarrassant que dans sa chambre à coucher.
Son frère et sa sœur avaient quitté la maison depuis de longues années lorsque la terrible catastrophe arriva. Elle rentrait d’une balade dans les airs à califourchon sur son balai et ce qu’elle vit en arrivant chez elle la figea de stupéfaction. Elle ne vit rien. La cabane avait disparu sans laisser la moindre trace. Il n’y avait pas de restes d’incendie, ni débris ni fondations, même le jardin qui était toujours cultivé et entretenu avec soin était redevenu un terrain vierge. Mélusine était sûre de ne pas se tromper d’endroit. Elle reconnaissait le rocher d’où elle était tombée en essayant pour la première fois de voler à califourchon sur une pelle. Elle voyait l’arbre noueux où elle avait cueilli du gui pour ajouter à une potion qui lui avait donné des coliques pendant une semaine. Le petit lac dans lequel elle avait failli se noyer en essayant de marcher sur l’eau était toujours là, comme tout l’environnement familier qui l’avait vu grandir… Malgré cela, elle erra dans les montagnes à la recherche de son chez-elle, le cœur de plus en plus serré à mesure que grandissait la certitude que ses parents avaient disparus avec leur maison. Avaient-ils fait une expérience qui avait mal tourné ? Après tout, ils étaient des sorciers-chercheurs, et ils avaient très bien pu découvrir une puissance inconnue ou libérer un esprit maléfique qui les aurait entraînés dans le néant. Elle ignorait où son frère et sa sœur se trouvaient et attendit en vain qu’ils se manifestent.
Elle trouva refuge chez un vieux kobold qui vivait en ermite. Il l’aida dans ses recherches, la consola, et surtout, lui rendit la joie de vivre. Quelques années plus tard, ayant perdu tout espoir de retrouver sa famille, elle décida de se rendre vers le sud afin de suivre l’enseignement du professeur Hazelblat. C’est ainsi qu’elle arriva sur les terres du comte Hernyvanz, où se trouvait l’école. Elle trouva refuge dans son château où, en échange du gîte et du couvert, elle effectuait quelques tâches ménagères.
-Si j’ajoutais des poils de chat ? proposa Cancrelune.
-Cancrelune, répondit Mélusine en fronçant les sourcils, le but n’est pas d’ajouter le plus d’ingrédients possible à ta mixture, mais de la réussir. Vérifie ta formule !
Cancrelune parcouru la page de son grimoire en suivant les lignes avec son doigt, la langue serrée entre les dents.
-C’est fini, je crois.
-Tu vois, répondit Mélusine. Il n’y a plus qu’à laisser mijoter.
-Mais ça sent tellement mauvais ! Ce n’est pas trop grave, c’est chez toi, mais tout de même…
Mélusine ne releva pas la remarque. Elle savait que Cancrelune ne cherchait jamais à être blessante. Elle était naïve et spontanée, mais aussi tête-en-l’air… Elle avait déjà dû oublier que cette préparation devait servir d’engrais pour des plantes carnivores. Au moment où Mélusine ouvrit la bouche pour le lui rappeler, une petite boule de lumière fit irruption par la fenêtre.
Pas plus grande qu’un insecte, mais trop lumineuse pour être une luciole, la petite boule fonça droit vers Mélusine et lui heurta le front. Elle reparti en tourbillonnant comme une mouche affolée vers Cancrelune qui gifla l’air dans un réflexe de défense. Frappée en plein vol, la chose fut projetée dans les flammes qui crépitaient sous le chaudron et y disparu. Il s’écoula une seconde et une détonation assourdissante déchira l’air dans un éclair éblouissant. Le chaudron fit un bond d’un mètre et retomba sur l’âtre, sans se renverser. Aveuglée et soufflée par l’explosion, Mélusine fit trois pas en arrière en moulinant des bras et tomba assise dans un fauteuil. Cancrelune décolla du sol et son vol plané s’arrêta contre une étagère chargée de bocaux qui s’arracha du mur. Dans un fracas de verre brisé, elle s’étala de tout son long sur le plancher, compta trente-six pommes et tomba dans les chandelles. À moins que ce ne fût le contraire, tant son esprit était secoué.
Les yeux de Mélusine voyaient encore tout en blanc lorsqu’elle entendit une voix dire :
-Quelle est l’andouille qui m’a jetée dans le feu ?
Mélusine cligna des paupières. L’image qui se dessinait devant elle au fur et à mesure que sa vision revenait à la normale la laissa abasourdie. Une jeune fille était en train de s’épousseter au milieu de la pièce. Et pas n’importe quelle jeune fille. Sur ses cheveux argentés qui s’arrêtaient au-dessus de ses épaules nues, elle portait un chapeau conique rose bonbon. Le bas de sa robe minuscule, rose elle aussi, était découpé en pointes qui se dressaient comme des pétales de fleur. Ses chaussons assortis étaient ornés chacun d’un gros pompon du même bleu ciel que ses collants. Et, chose incroyable, elle avait dans le dos une paire d’ailes d’un mètre de long au moins, semblables à celles des libellules. Elle avait en main une baguette terminée par une étoile qui faisait des petites étincelles en bougeant.
-Une fée, murmura Mélusine pour elle-même, c’est une bonne fée !
Quelque chose tracassait Mélusine, un détail qu’elle n’était pas encore parvenue à assimiler mais qui lui rongeait l’estomac. Elle sentit battre son cœur et ses mains se glacèrent. Soudain, elle comprit et eut l’impression qu’elle se vidait de son sang tandis que sa mâchoire inférieure tombait contre sa poitrine. La créature venait de se tourner vers elle. Elles avaient le même visage.
Des bruits de raclements et de débris de verres tirèrent Mélusine de sa torpeur. Cancrelune se relevait en tremblant sur ses genoux. Elle était couverte de taches de tous les produits qui avaient coulé des pots brisés et ses cheveux étaient pleins d’éclats de verre. Elle en avait même un planté sur le nez.
-C’est toi qui a fait ça ? demanda-t-elle à la fée.
-Je suis désolée, répondit la fée. Pour mes longs déplacements, je me transforme en une petite boule de lumière, ça me permet de voyager plus vite. Mais comme je suis tombée dans le feu, je suis revenue à ma forme normale de manière, euh… plus brutale que d’habitude.
-Formidable ! s’écria Cancrelune en agitant son chapeau.
-Tu n’es pas fâchée ?
-Au contraire, dit Cancrelune, je très contente ! J’ai cru que c’était ma mixture qui avait explosé !
-Tant mieux, dit la fée, l’air radieux. Eh, j’adore tes vêtements !
Cancrelune baissa les yeux et se rendit compte de son état de saleté inouï.
-Merci, dit-elle, dommage que je me sois renversé tout cela sur moi.
-Ah… Ce n’est pas exprès ? dit la fée avec un ton de déception. Je vais t’arranger ça, si tu veux.
Elle tapota sa baguette magique contre la poitrine de Cancrelune et les taches glissèrent jusqu’à former une flaque à ses pieds.
-Et ça, c’est exprès ? demanda la créature en montrant l’éclat de verre qui brillait sur son nez.
Cancrelune loucha, et dès qu’elle vit le morceau de bocal planté dans son appendice nasal, elle ressentit une vive douleur.
-Ouaaah ! Non, cria-t-elle. Tu peux me l’enlever ?
-Bien sûr, dit la fée en souriant.
Elle tendit la main, et arracha le bout de verre d’un coup sec. Cancrelune hurla et de grosses larmes coulèrent sur ses joues.
-Tu imites vachement bien le loup, dis donc !
-Je croyais que tu allais utiliser ta baguette magique, gémit Cancrelune en se tenant le nez à deux mains.
-Qu’est-ce que vous faites chez moi ?
Mélusine avait parlé d’un ton sec. Elle avait enfin rassemblé ses esprits et son aversion pour les fées perçait dans sa voix. Les sorciers n’aiment en général pas beaucoup ces créatures qu’ils considèrent comme le bas de l’échelle de la magie et le sommet du mauvais goût vestimentaire.
-Qui ça, moi ? fit la fée, les yeux ronds.
-Vous voyez beaucoup d’autres personnes ici qui ont débarqué sans prévenir et mis tout sens dessus dessous en explosant dans un boucan d’enfer ? dit-elle d’une traite.
Cancrelune se pencha vers la fée et lui souffla dans l’oreille : « C’est de toi qu’elle parle ».
-C’est toi, Mélusine ? dit la fée. Comme je suis heureuse ! Je te cherche depuis des années, oh oui ! Des années ! Bon, pas tous les jours, mais je cherchais fort ! Et je t’ai enfin trouvée !
La fée était très excitée, elle parlait à toute allure et ses yeux étaient humides. Mélusine était à nouveau interloquée.
-Mais qui êtes-vous, par les cornes de Belzébuth ? hurla-t-elle.
Alors la fée lui fit la réponse la plus inattendue qu’elle eût pu imaginer et que de sa vie elle n’oubliât jamais.
-Je suis ta cousine, dit-elle. Ta cousine Mélisande.

Lorsque Mélusine revint à elle, elle était étendue sur son lit. « Un cauchemar, pensa-t-elle, j’ai fait un stupide et horrible cauchemar ». Elle s’assit sur son lit et se serra la tête entre les mains. Tout avait l’air pourtant si réel. En quelques grandes enjambées, elle atteignit la porte de la chambre et l’ouvrit. Sa pièce à vivre était parfaitement en ordre, comme si rien ne s’était passé. Par contre, elle constata que l’objet de son cauchemar était bien là. Une bonne fée aux vêtements criards et ridicules était assise à table avec Cancrelune. Elles papotaient et gloussaient comme de vieilles copines devant du thé et une montagne de gâteaux à la crème aux couleurs vives. « Du thé, se dit-elle, quelle horreur ! »
-Ah ! Ça va mieux ? s’écria Cancrelune en l’apercevant dans l’encadrement de la porte.
-Ma chère cousine ! dit Mélisande d’une voix tremblante d’émotion.
Elle se leva et vint prendre Mélusine dans ses bras. Et elle se mit à sangloter. Mélusine sentit sa gorge se serrer et rendit à Mélisande son étreinte.
Elle restèrent ainsi plantées au milieu de la pièce, et seuls les sanglots étouffés de Mélisande rompaient le silence pesant qui s’était installé. Cancrelune s’assit et se resservit une tasse de thé.
-Si tu ne me lâches pas bientôt, je vais devoir changer de robe, dit Mélusine.
-Oh, désolée, répondit Mélisande en reniflant de manière bien peu élégante. Elle sortit de sa robe un mouchoir minuscule et presque transparent, s’essuya un œil, sortit un autre mouchoir tout aussi minuscule et s’épongea l’autre œil. Elle sortit un troisième mouchoir et Mélusine la prit par les épaules.
-Viens, assieds-toi, mouche-toi dans la nappe si tu veux, mais dépêche-toi de me dire comment diable je pourrais être ta cousine !
-Ben parce que ma mère était la sœur de ta mère, répondit Mélisande.
-Mais… Ma mère n’a jamais eu de sœur, dit Mélusine, abasourdie.
-Peut-être, mais la mienne si, et c’était ta mère, sa sœur. Donc ma tante. D’où cette histoire de cousines. Mais ma mère a fait quelque chose de terrible, alors elle a perdu tous ses pouvoirs et elle est morte, et elle a été condamnée à l’oubli, et mon père est mort aussi et je me suis retrouvée toute seule et je…
Mélisande éclata alors en sanglots, pleura et beugla sans retenue, cogna son front sur la table, fit apparaître sans s’en rendre compte des petits gâteaux partout avec sa baguette magique, se moucha dans la nappe et prit à nouveau Mélusine dans ses bras. Mélusine était un peu troublée, un peu intriguée, un peu agacée aussi, ce qui au bout du compte faisait beaucoup. Elle mit Mélisande dans les bras de Cancrelune, et lui prépara une tisane calmante avec du sucre, du vin rouge et du rhum. Et ce fût une tisane très très calmante, Mélusine et Cancrelune durent porter Mélisande jusque sur le lit, en prenant garde de ne pas lui froisser les ailes. Elle se recroquevilla sur les draps, mit son pouce en bouche et murmura « maman » avant de s’endormir complètement.

5 commentaires:

p.a. a dit…

trop génial,j'ai hate que vous vous en facier plus

gyal a dit…

Merci beaucoup pour ce cadeau, François, je n'ai pas perdu le fil du récit un instant. Ce conte va-t-il être illustré? Mélusine est rudement bien conservée pour son âge ;)

François Gilson a dit…

p.a. merci, j'ai moi-même hâte d'en faire plus. J'ai hélas (et heureusement aussi) d'autres priorités. Mais je vais essayer de vous livrer le deuxième chapitre au plus vite.
Gyal, avec plaisir cher ami, et merci pour votre appréciation. J'ai commencé à adapter cette histoire en bd, je vous en dirai plus plus tard... Patience, donc.

p.a.2 a dit…

Je sais que cela n'as pas rapport mais est-ce que c'est vrai qu'il y a eu une piece de théatre apeller "mélusine ou la vie de chateau." qui a été fait en l'honneur de la rouquine?

François Gilson a dit…

C'est possible, mais je ne le jurerais pas. Beaucoup de projets sont menés par des gens qui contactent (parfois) l'Éditeur pour obtenir une autorisation ou acheter des droits, et il arrive que les auteurs ne soient pas au courant. Pour le labyrinthe de Durbuy par exemple, la communication était excellente, j'étais donc au courant de la participation de Mélusine et l'on m'avait soumis le texte du sketch, écrit par quelqu'un d'autre, et j'ai été invité sur place. Pour d'autres choses, soit l'éloignement, soit le calendrier, soit ma mauvaise mémoire font que je n'en suis pas...