mercredi 13 janvier 2010

Petite nouvelle d'ambiance

Voici des illustrations de Bruno Laurent pour lesquelles il m'a demandé d'écrire un petit texte d'ambiance, et l'histoire, intitulée
L'HORREUR

L’horreur brute, dégoulinante et glacée lui mordait l’échine, et farfouillait ses entrailles de ses longs doigts secs. L’horreur âcre, puante et tiède le noyait dans des senteurs d’humus et de pourriture, et l’étranglait d’une main acide. Il ouvrit les yeux. Il était au milieu des bois, étalé dans les feuilles mortes, le corps trempé de sueur. Une douleur fulgurante le déchira en deux au niveau de la ceinture et se dilua dans la fraîcheur apaisante de la nuit qui s’achevait.
Comme un mauvais rêve trop réel s’estompe dès le réveil, l’horreur qui le torturait un instant auparavant avait fait place à une paix singulière. Puis son corps le rappela à la réalité. Douleurs. Nausée. Vertige. Il se leva en s’appuyant à un tronc. Il eut envie de sangloter mais se contenta de cracher un long filet de salive poisseuse et aigre. La torpeur ouatée qui l'enveloppait s’était effilochée et il se concentra pour rassembler ses souvenirs.
Ils avaient vidé quelques bières entre bucherons, et chacun était rentré chez soi. Lui s’était attardé au comptoir parce que personne ne l’attendait. Il avait bu jusqu’à la fermeture, puis s’était acheté à la station service des sandwiches emballés sous vide et une bouteille de gin pour finir la nuit devant la télévision.
Assis dans son pick-up, il avait trituré sur son trousseau de clefs le double que Johanna lui avait donné l’été précédent, lorsqu’il était le bienvenu chez elle. Il ne le lui avait jamais rendu, malgré une rupture houleuse et définitive, sans doute dans l’espoir un peu vain de pouvoir un jour s’en servir à nouveau. Il avait démarré, mais au lieu de retourner vers son studio, il avait pris le chemin du chalet qu’elle habitait.
Il avait longtemps fixé la silhouette noire de la façade sans que rien ne bouge, ignorant si Johanna était chez elle en train de dormir ou partie faire la fête comme elle aimait tant. Sans doute même avec un autre homme. Ou peut-être y avait-il un gars chez elle, mais il ne voyait pas d’autre voiture que sa vieille Citroën. Il avait ouvert la bouteille de gin et avait bu au goulot, ressassant un mélange de souvenirs et de pensées sombres...
Il fit quelques pas hésitants. Le soleil se levait enfin et de pâles rayons soulevèrent un peu de brume du sol humide. Il aperçut son pick-up entre les arbres et se dirigea vers lui en frissonnant. L’horreur revint. D’abord discrète, un simple voile qui lui troubla la vue, puis insistante, un lourd manteau qui lui enserra les épaules, enfin une chape de plomb qui l’assourdit et le cloua sur place. Il se souvenait.
Une fenêtre s’était éclairée. Avait-il dormi ? Dans des craquements de branches piétinées, il avait cru voir une ombre s’approcher du chalet. Tremblant, il était sorti de son véhicule. D’autres lumières s’étaient allumées. Il avait entendu des voix, des cris, des chocs et du verre brisé. La porte d’entrée était ouverte. Il avait alors reçu un terrible coup sur la tête et dans une semi inconscience, il avait perçu la voix de Johanna qui hurlait de rage et de colère, puis de terreur et de désespoir. Un vacarme assourdissant, puis plus rien.
Comme à présent, le silence... Johanna était morte, il avait pris son corps dans ses bras, son corps désarticulé et ensanglanté, déchiqueté par une bête d’une sauvagerie inouïe. Un hurlement n’était pas parvenu à sortir de ses poumons quand il avait senti le souffle rauque de la bête dans sa nuque. Il avait couru à l’aveuglette, s’était retrouvé sans savoir comment dans le pick-up et avait fui jusqu’à ce qu’un arbre l’arrête net dans sa course folle. Johanna. Il se crispa. L’horreur s’était matérialisée. Un serpent lui escaladait la jambe.
Un halètement, lourd et menaçant... Il sut que la bête l’avait retrouvé. Elle était là, tapie dans les fourrés, à un bond sans doute de sa gorge. Il tenta de faire un pas, mais le serpent l’en empêchait. Il s’enroulait jusqu’à sa taille. D’un effort surhumain, il parvint à se mettre en marche et à atteindre son véhicule. Tout l’avant était écrasé et il lui était impossible de se réfugier à l’intérieur. Il se demanda comment il avait pu sortir vivant d’une telle collision.
Il bascula la ridelle, tâtonna sous la bâche et sentit avec soulagement la poignée de sa tronçonneuse. Il l’extirpa et fit un demi-tour brusque. Un loup monstrueux grondait sous ses yeux. Le serpent l’enserrait de plus en plus haut et il avait du mal à respirer. Il brandit la machine devant lui et l’horreur lui explosa au visage quand il comprit ce qui s’était passé. La chaîne de sa tronçonneuse était couverte de sang. Il tourna la tête vers le pick-up et se vit assis sur le siège du conducteur, la poitrine défoncée par le volant. Sa respiration se bloqua et la bête se jeta sur lui.

illustrations : © Bruno Laurent

2 commentaires:

gyal a dit…

l'illustration est vraiment très bien en phase avec le texte, je trouve. je me suis posé quelques questions à la lecture de la nouvelle: Johanna est-elle victime de la sauvagerie de son ancien compagnon qui a trop bu ou d'une créature née de sa colère, ses pensées ont-elles engendré un monstre qui le supprimera lui-même? Il y a plein d'incertitudes qui font planer un mystère vraiment intéressant. Et au niveau des sensations, c'est l'horreur :)

François Gilson a dit…

Gyal, je vous laisse à votre interprétation du texte; merci pour ces quelques mots que je prends pour un compliment, et qui sont le meilleur des salaires pour ce travail...